Safia Lebdi
Safia Lebdi est vice-présidente du mouvement Ni putes, ni soumises. Elle exprime un phénomène générationnel, particulièrement net pour les jeunes issus de l’immigration. Son cas personnel l’illustre d’ailleurs parfaitement. Ses parents, Algériens d’origine, sont arrivés à Clermont-Ferrand dans les années 60 pour que le père y occupe un emploi chez Michelin. C’était l’époque où la France manquait de main-d’œuvre pour assurer son développement industriel. C’était également le temps béni du plein-emploi où les entreprises montraient une capacité hors pair à former à grande échelle une main-d’œuvre peu qualifiée à l’origine.
La valeur accordée au travail correspondait aux bénéfices immédiats que chacun pouvait très facilement percevoir. Il était bien sûr facteur d’enrichissement, d’amélioration des conditions matérielles de vie, mais aussi facteur de stabilité sociale et d’intégration de toute la famille dans un groupe humain déterminé. Tous étaient portés par l’espoir de « lendemains qui chantent ».
Les enfants de ces primo-immigrants ont donc vécu en direct la vie au travail de leurs pères. Ils ont pu en apprécier les bénéfices matériels obtenus et les relativiser par rapport aux contraintes endurées. Pour certains d’entre eux, la pénibilité, moins du travail lui-même que des conditions de vie qu’il impliquait pour toute la famille, a commencé à jeter une ombre sur cette image idyllique du travail salvateur. Mais, après tout, cet emploi tant désiré avait profondément contribué à l’émancipation de leur famille…
Leur expérience personnelle allait bientôt infléchir cet optimisme. Beaucoup se trouvèrent, en effet, confrontés à des difficultés répétées, en tout cas bien supérieures à ce que tous avaient imaginé, pour trouver un emploi fixe, même modeste. Ils acceptèrent de répondre à une quantité considérable de questions et apprirent à se présenter au mieux alors qu’ils n’avaient encore aucune expérience professionnelle. De délai en refus, ils en vinrent à découvrir la réalité du travail au travers des petits boulots, qui n’en constituent pas l’aspect le plus attractif. Or, bien souvent, petits boulots riment avec petits chefs… Leur entrée dans la vie du travail aurait pu se faire sous de meilleurs auspices.
On a eu l’occasion d’utiliser voici quelques années le vocable de « génération perdue » pour tenter de qualifier ce que cette tranche d’âge vivait réellement. Cette terminologie est abusive, mais il faut bien dire que son cocktail d’accueil fait contraste avec ce qu’ont vécu les générations précédentes, plutôt favorisées en comparaison. Le chômage, ou simplement tout un ensemble de difficultés d’emploi, une situation politique tendue aux extrêmes, l’omniprésence du sida en toile de fond, tout ceci a concouru à la remise en cause du schéma qui fonctionnait pour les anciens, la génération plein-emploi.
Safia Lebdi qualifie cette situation très particulière d’une formule lapidaire : « Notre génération nage dans le drame ». Elle témoigne que cela n’exclut pas – cela renforce même – la volonté des plus autonomes de se réaliser dans un « projet de vie. D’autant que la situation ne paraît pas être aussi difficile pour tout le monde. Les années 90 étaient aussi, pour beaucoup, l’époque d’une consommation triomphante, superflue et dérisoire. Pour les autres générations, celles qui peuvent se le permettre…»

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