Barka
Barbara et Tomasz Sadowski sont d’une modestie désarmante. Pourtant, au travers de leur organisation Barka –arche, canot de sauvetage en polonais – ils prêtent assistance à plus de cinq mille personnes chaque année et sont très écoutés par les instances gouvernementales de leur pays. Pas moins de quatre secteurs ambitieux d’activité : les communautés d’accueil, le programme socio-éducatif pour
la formation, les coopératives sociales pour des emplois de transition et la réhabilitation de bâtiments pour l’accès au logement.
Toutes ces initiatives sont dédiées aux exclus, à tous les «cognés » de l’existence, victimes en général de plusieurs accidents de la vie. Elles sont destinées à leur permettre de se reconstruire, alors même qu’ils se trouvent rejetés par leur ancien entourage familial, professionnel, voire leurvoisinage. Barka leur offre donc un nouveau foyer qui les protège pendant le temps nécessaire : trois mois, un an, une vie entière pour certains, il n’y a pas de limite fixée.
Lorsqu’ils expliquent leur démarche, Barbara et Tomasz en présentent tout d’abord l’aspect technique. Il est vrai qu’une organisation sans faille est nécessaire pour rénover des bâtiments abandonnés ou d’anciennes fermes d’État et les faire fonctionner pour abriter des communautés. Eux aussi se trouvèrent, au départ de leur aventure, confrontés au scepticisme quand ce ne fut pas à une opposition systématique de ceux qui ne partageaient pas leurs idées, ni leur compréhension sociale.
Des principes simples leur permirent de garantir la cohésion de leurs communautés, comme la limitation du nombre de pensionnaires à vingt-cinq par maison. Ce chiffre correspond tout simplement au nombre maximum de convives à une seule table, même si personne n’a jamais trouvé porte close dans aucune des maisons, surtout en hiver… Mais c’est certainement le fait de partager eux-mêmes la vie de tous qui a garanti le succès de leur projet. Barbara et Tomasz témoignent ainsi aux exclus qu’ils accompagnent, en habitant parmi eux, que leur réinsertion est vraiment en marche.
Dès lors, grâce aux résultats, le soutien des municipalités polonaises leur est acquis, par exemple pour aider leurs écoles socio-éducatives. Celles-ci sont destinées à donner une compétence de travail à ceux qui doivent se reconvertir. Pour fonctionner, il leur faut disposer de professeurs bénévoles. Ce sont souvent des retraités, qui consacrent du temps à ces élèves pas comme les autres. Les municipalités aident à les trouver sur leur territoire, offrent les locaux et font démarrer les cours. Sur le modèle des
quatre écoles actuelles directement établies par Barka, cent implantations supplémentaires de ce type seront en place en 2005. L’État apporte aussi sa contribution en allégeant, pour l’employeur, les taxes à l’embauche des élèves. Dès la fin des cours, leur entrée rapide dans une vie professionnelle active se trouve favorisée.
Chaque individu plus ou moins égaré, chaque famille plus ou moins éclatée, a vécu une histoire personnelle unique, avec son lot de douleurs qui bien souvent laisse pantois. L’espoir, à leur arrivée, c’est, pour tous, le futur qu’ils pourront se réinventer grâce à Barka et qui répondra ainsi à un passé difficile. Barbara et Tomasz contribuent à rendre une telle reconstruction possible, même si ceux qu’ils
aident se refusent parfois à croire en leur avenir. Ils leur donnent les outils pour cette renaissance, en prenant soin de préserver leur sens de la responsabilité. Chacun doit en effet demeurer ou redevenir maître de ses nouveaux choix de vie.
Henryk, par exemple, personnifiait la haine lorsqu’il a rejoint Barka : un refus des systèmes quels qu’ils soient, politiques, policiers, économiques, un rejet systématique des autres. C’est à l’issue de ses vingt-cinq années dans les prisons soviétiques et polonaises qu’il apprit l’existence de Barka. Il décida de s’y rendre, juste pour voir, sans illusions. Ce fut une décision mûrement réfléchie pour Barbara et Tomasz que de l’admettre quelque temps, puis d’accepter qu’il demeure parmi eux. Adepte de la loi de son
ancien univers carcéral où seuls les plus forts méritent d’exister, Henryk se montra très agressif en paroles dès le début de son séjour. Le couteau qu’il portait sur lui en permanence témoignait de sa détermination à recourir à laviolence physique, si nécessaire.
Il fut difficile de trouver quoi que ce soit de commun entre Barka et lui, jusqu’à ce qu’il se sente en confiance et se livre. Son histoire était celle d’une vie brisée par un emprisonnement, le lendemain de son mariage, alors même qu’il n’avait cessé de clamer son innocence. Cette rupture de vie le conduisait à refuser toute forme d’injustice, quels que soient les moyens à employer pour la contrer. Des discussions répétées avec Barbara et Tomasz lui montrèrent que Barka, en empruntant une autre voie, luttait aussi contre l’injustice.
Ce fut une révélation. Par un revirement total de personnalité, Henryk trouve sa nouvelle vocation, porter secours aux autres. Il décide de les aider à prendre leur revanche sur leurs propres difficultés. Sa présence au sein de Barka devint active, appréciée de tous, à tel point que Tomasz décida de le faire participer activement à l’accueil des nouveaux venus. En huit années de présence, jusqu’à sa mort voici trois ans, Henryk demeura un des contributeurs les plus emblématiques de Barka, l’exemple d’une
réinsertion réussie au-delà de tout espoir raisonnable. Il devint un symbole d’amitié. La foule compacte présente à ses obsèques en témoigna.
Une expérience comme celle-là explique, entre autres, l’écoute dont bénéficie Barka au sein des instances officielles polonaises. Cette association inspire de nouvelles mesures incitatives ou des réglementations favorisant le domaine social. Le Forum de Davos offrit aussi, l’an dernier, une tribune à Barbara et Tomasz. Ils y sont allés pour présenter leurs méthodes et leurs résultats aux chefs d’entreprise les plus puissants de la planète. Ils leur ont expliqué comment, selon eux, il est possible de
faire une richesse, et non une contrainte, des personnalités de chacun, même dans les difficultés les plus fortes.

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