Être la voix des autres
Ils viennent nombreux pousser sa porte et lui demander d’écrire à leur place. Elle les reçoit dans son salon, quels que soient l’heure et le jour ; et imagine des solutions, quand plus personne n’en trouve. Car Bernadette Pilloy n’est pas seulement professionnelle, elle est aussi déterminée : lorsqu’un problème se pose, elle cherche, creuse, fouille. Et n’arrête que lorsqu’elle obtient une réponse. Son savoir-faire ? Un diplôme d’études supérieures spécialisées en droit privé, des licences en sociologie et en psychologie, mais surtout des qualités d’écoute, sans limite semble-t-il…
Depuis vingt-cinq ans, cette mère de six enfants est « écrivain public, militante et engagée en faisant du social au coup par coup ». Elle explique, apporte ses conseils et prête sa plume aux personnes que l’administration écrase, qui sortent d’un cabinet d’avocat sans comprendre ou qui se débattent dans des problèmes financiers. Mais aussi aux sans papiers qui veulent régulariser leur situation, aux immigrés qui cherchent à faire venir leur famille en France, aux victimes de décisions hâtives de toutes sortes.
Elle leur dicte la lettre « qu’ils auraient voulu écrire », qui « ouvre » le dialogue, qui recrée un lien avec l’institution lorsque celui-ci a été rompu. Et permet ainsi que des histoires vécues dans la souffrance puissent connaître une issue positive. C’est ainsi que, lettre après lettre, et le bouche-à-oreille aidant, Bernadette Pilloy est devenue « Madame Bernadette ». Jusqu’à ce jour fatidique de 1998… où tout a basculé.
Bernadette nettoie l’aquarium, lorsqu’une lampe d’éclairage tombe dans l’eau. C’est l’électro¬cution. Tout s’écroule. La rétine de son œil droit « est définitivement abîmée » – elle avait perdu l’œil gauche à sa naissance, handicap qu’elle a longtemps caché. La voilà aveugle. Alors, celle qui, malgré sa « mauvaise vue » avait toujours tout donné aux autres sans compter – et qui plus est gratuitement – demande aux associations qu’elle avait souvent suppléées de lui donner un rôle au sein de leur structure.
En face, c’est le refus. « Pour tous ces gens qui m’avaient connue avant, je n’étais plus rien, du jour au lendemain. Parce que je l’avais fait sans être payée, tout ce travail que j’avais abattu pendant des années n’avait aucune valeur à leurs yeux. » Elle ne le supporte pas. Colère, rage… elle s’effondre. Jusqu’au jour où, sa volonté, sa foi, et l’amour de ses proches lui donnent à comprendre qu’il faut « accepter de faire autrement ». Et pourquoi pas créer sa « propre entreprise pour être reconnue ? pour prendre sa place de force ! » ?
C’est à ce moment qu’elle rencontre l’Agefiph, « des gens géniaux, pleins d’humanité ». Ils l’aident à monter son dossier, en ayant soin de ne pas l’assister. « Ils me disaient comment il fallait faire, mais c’était moi qui agissais. » Résultat : en 2002, première victoire, avec l’arrivée à la ¬maison de Paulus, le chien guide. Un an plus tard Bernadette est à la tête de sa propre entreprise et d’un ordinateur à reconnaissance vocale, d’agrandisseurs et de logiciels adaptés : « le travail, pour moi, c’est ma liberté. Le vrai moyen de m’en sortir.»
En 2005, elle est élue au Conseil régional consultatif des citoyens handicapés d’Île-de-France. Elle s’y occupe de l’accessibilité à la formation professionnelle, à une scolarité normale, à l’inser¬tion professionnelle, « parce que l’important pour les personnes handicapées, c’est d’être dehors : plus on nous verra, plus on nous respectera. Et peut-être, un jour, cessera-t-on de nous regarder comme des êtres à part… »

Télécharger
Télécharger le